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9 janvier 2009 5 09 /01 /janvier /2009 12:42
Lu sur RUE 89

De Gaza au Congo : des poids, une mesure

Si un mort israélien vaut plusieurs morts palestiniens, combien faut-il de cadavres congolais pour un linceul gazaoui?

C’est un bête entrefilet de quelques lignes, une dépêche AFP que personne ne s’est donné la peine de réécrire ou de compléter. Il est là, tout en bas de la page 6 du Monde daté de dimanche, sous un « vrai » papier sur la crise du gaz Russe qui s’annonce.

271 personnes auraient été tuées depuis le 25 décembre en République démocratique du Congo par les hommes de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA en anglais), un groupe venu d’Ouganda et en route pour la République centrafricaine. Mais il s’agit d’estimations basses et les humanitaires de Caritas parlent aussi de 400 morts.

Moi, je suis comme vous. Je ne ne sais pas grand chose du Congo et de cette Armée de résistance du Seigneur. Et pour cause: personne ne m’en parle jamais. Tiens, je fais un tour sur Libe.fr, histoire d’en apprendre davantage sur les horreurs qui se déroulent dans cette ancienne colonie belge d’Afrique de l’Ouest. Mais je tombe mal: la dernière fois que l’on a mentionné le Congo dans Libé, c’était il y a un mois, lorsque le Pape a lancé un appel à la paix dans le monde pour son message de Noël.

Le Monde en ligne, alors? Hum, s’il publie cet entrefilet, c’est sans doute qu’il en avait déjà parlé plus longuement, des morts congolais? Ah, heureusement qu’il est là, mon journal du soir préféré! Dans ses archives, plusieurs articles évoquent en effet la situation de ces derniers jours et déplorent que l’Europe rechigne à envoyer une force d’interposition au Nord-Kivu.

Mais au Figaro, sur Rue89, à l’Huma, silence radio ou presque

Mais tout de même, ça m’intrigue. Comment un conflit qui a déjà fait quatre millions de morts en dix ans, et tue encore plus d’un millier de civils chaque jour du fait du chaos alimentaire et sanitaire qu’il entraîne, peut-il être aussi peu couvert? Comment les 271 victimes de la LRA (hypothèse basse, rappelons-le) de ces dernières semaines ont-elles pu échapper à la vigilance de nos reporters, de nos analystes, voire de nos manifestants?

Pourquoi des événements aussi tragiques —survenant dans un pays francophone et intimement connectés à un autre drame qui ne devrait laisser aucun Français indifférent—, ne valent plus que ce vague entrefilet, là en-dessous d’un « vrai » papier sur la crise du gaz?

Ne tournons pas autour du pot. Si cet entrefilet me frappe, c’est surtout parce qu’il contraste avec la manière dont l’opération israélienne à Gaza est traitée ici; dans nos médias, dans nos rues, sur les blogs… Le monde est une poudrière, il s’y passe tous les jours un tas de choses affreuses et l’on conçoit qu’il serait difficile de s’intéresser à tous ces drames —on a déjà tellement de soucis avec le prix du gaz. Alors les morts du Congo…

Surtout qu’il en y a deux, des Congo! Et puis l’Afrique, c’est extraordinairement compliqué. Entre les catastrophes naturelles, les épidémies, les chefs de guerre en Land Cruiser à tourelle, tout ça… Comment savoir qui sont les méchants et les gentils?

D’autant plus que, pour les super-gentils de chez nous, tout ce qui s’y produit d’horrible est de toute manière de la responsabilité de « nos propres » super-méchants. Alors on laisse filer. On oublie de s’y intéresser de trop près.

Lorsqu’il s’agit d’Israël et des Palestiniens, en revanche, les choses se simplifient un grand coup. Nos super-gentils se reconnaissent immédiatement dans la figure de l’opprimé générique qu’est devenu l’habitant de Gaza ou de Ramallah, et distinguent tout aussi rapidement les traits de nos super-méchants sous ceux des faucons de Tel-Aviv.

Et que l’on ne commence pas à pinailler avec ces balivernes géopolitiques faisant intervenir les Egyptiens, les Syriens, les Iraniens, les Saoudiens, l’atomisation parlementaire israélienne, les rivalités Fatah-Hamas, la question libanaise, la question religieuse…

Non. Il y a des méchants, il y a des gentils. Ils ont été identifiés depuis longtemps et tout le monde est d’accord là-dessus. Ça n’est tout de même pas le Congo, merde, où l’on n’y distingue plus un CNDP d’une LRA !

Mais j’insiste. J’aimerais bien comprendre. Moi qui suis pourtant, comme tout le monde, favorable à la création d’un Etat palestinien, sonné par la disproportion de la réponse israélienne aux tirs de roquettes du Hamas, gagné à la cause de civils pris en otage par des enjeux qui les dépassent (habitants de Sderot et d’Ashkelon compris)…

Oui, j’aimerais bien comprendre comment réconcilier tout ça. Comprendre pourquoi l’on s’offusque bruyamment de ce qu’un mort palestinien n’a pas la même valeur qu’un mort israélien tout en ignorant l’absence totale de valeur d’un mort congolais.

Comprendre comment Israël est devenu le méchant idéal; celui que vous adorerez haïr sans retenue puisque sans risque d’être contredit autrement que par un « sioniste »; celui dont vous comparerez systématiquement les crapuleries à celles des nazis; celui qui vous permettra de relativiser la remise d’un prix de l’humour à Robert Faurisson devant 5000 spectateurs hilares dont Jean-Marie Le Pen…

Cette spécificité des réactions à ce qui touche Israël a peut-être des ressorts raisonnables que je suis honnêtement incapable de saisir. Peut-être est-il réellement possible de décréter que le conflit avec les Palestiniens est plus grave, plus intense, plus tragique —bref, plus tout et n’importe quoi que tout et n’importe quoi. Il faudra me le démontrer.

Comme il faudra me démontrer qu’ignorer superbement les morts du Congo (ou du Darfour, ou du Zimbabwe…) pour mieux dénoncer l’opération de Gaza n’est pas la preuve d’indignations étrangement sélectives. Et il ne s’agit pas de questions rhétoriques: on n’en est plus là.

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