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9 janvier 2009 5 09 /01 /janvier /2009 12:45

Politique fiction : 2018, l'odyssée des "drogues propres"

 Audrey Cerdan

En partenariat avec VoxPop.(De 2018) C’était presque de la nostalgie. Il faut dire qu’une tonne de cannabis dans un go-fast, on n’avait plus entendu un truc pareil depuis un petit moment. J’en étais récemment venu à me demander si le Maroc exportait encore un peu d’or vert. La dernière saisie du genre doit bien remonter à une dizaine d’années, ça avait donné à Sarkozy, qui se remettait à peine de sa première élection à l’Elysée, une nouvelle occasion de pérorer.

C’est qu’aujourd’hui, les saisies de hasch se font rare. Comme les fumeurs d’ailleurs. Si l’on en croit le ministère de la Santé, en dix ans, les Européens ont divisé leur consommation par deux. Idem pour l’héroïne et la cocaïne.

Mais comme « un monde sans drogues n’existe pas » et que la nature a horreur du vide, dans le même temps, la consommation des désormais fameuses « clean drugs » (ou « drogues propres ») a, elle, sextuplé. Tout va très bien madame la marquise, dans la France de 2018, on se drogue toujours autant. Mais on se drogue légal. National. Médical.

Un demi-siècle après que l’expression fut forgée par Nixon alors que l’Amérique ramassait à la petite cuillère des GI de retour du Vietnam les valises bourrées d’héro, la « guerre à la drogue » aurait-elle finalement vu la victoire de l’Occident?

Si les pays riches n’ont pas « éradiqué les plantes à drogues de la surface de la Terre », comme l’avait promis le président Clinton à l’ex-ONU en 1998, ils ont toutefois obtenu des progrès spectaculaires. Les plantations de cannabis, de coca ou de pavot à opium sont en recul dans presque toutes leurs zones de culture traditionnelles. Au point de poser de graves problèmes financiers dans des pays comme l’Afghanistan ou le Mexique, devenus de véritables narco-Etats dans les premières années du XXIe siècle.

Aujourd’hui, seuls quelques pays comme les Pays-Bas continuent à entretenir une production locale de cannabis. Mais à échelle artisanale, pour les nostalgiques et les touristes sexagénaires toujours friands du kit gouda-pétard-pute de leur jeunesse.

Orange pour danser, blanche pour se calmer, violette pour discuter…

Faites le test [ceci n’est qu’une expression, l’auteur de ces lignes ne vous encourage nullement à contrevenir à la loi, ndlr]: proposer un joint à un jeune de nos jours revient à offrir du foi de veau à un végétarien.

A tel point que l’interdiction de la vente libre du papier à rouler est entrée en vigueur l’année dernière dans l’indifférence la plus totale. A l’heureuse surprise du gouvernement.

Comment expliquer ce « miracle »? Là où militaires et policiers se sont cassé les dents pendant des décennies, l’armée pharmaceutique a fait des merveilles.

Orange pour danser, blanche pour se calmer, violette pour discuter, bleue pour nager, noire pour sauter le déjeuner… à chaque moment de la journée sa « drogue propre », selon l’expression popularisée par les communicants de labos surfant sur la vague hygiéniste du début du siècle.

Inutile de demander à votre médecin, il ne peut qu’être pour. La fine fleur de la recherche française vous garantit des produits sans effets secondaires. Adieu bad trip, descentes cafardeuses et insomnies, tout est aujourd’hui pensé pour que le bien-être le dispute au bien-être.

Et puis, comme on dit: « Si ça faisait pas du bien, ce serait pas des médicaments, ce serait de la drogue »; « ça se trouverait pas chez le docteur mais chez le dealer ». Les pilules sont aujourd’hui si discrètes, sûres et dosées au millimètre que l’on en vient à se demander comment la génération Kate Moss a pu se contenter de « lignes » de coke pleines de « grumeaux » et coupées au sucre vanillé. A la fin du XXe siècle, la cocaïne en vente dans la rue n’aurait contenu que 10% de cocaïne pure…

Ç’avait commencé avec les corn flakes à la Ritalin

En 2008, 10% des jeunes Américains étaient sous Ritalin, la première des « clean drugs » à avoir été utilisée à grande échelle, pour soigner des « troubles de l’attention ». Sa version moderne est aujourd’hui consommée par plus d’un enfant sur deux. Directement ou dans des éléments enrichis: les corn flakes à la Ritalin représentent désormais 27% des ventes de Kellogs dans le monde!

Pour les parents, l’objectif est clair: avoir la paix. Et le résultat est là: les trois quarts des parents d’enfants sous Ritalin disent ne plus avoir à s’occuper du tout de leur progéniture. Soit dix heures de loisirs en plus pour un couple avec deux enfants.

Impressionnant, lorsqu’on se souvient qu’il y a encore dix ans, la délinquance des mineurs était l’un des soucis majeurs des Français, et que les jeunes squattaient les cages d’escalier pour y vendre de la drogue…

Sur ce terrain-là aussi, les résultats sont frappants. La Ritalin semble avoir réussi à mettre un terme à l’agitation dans les banlieues plus sûrement que toutes les compagnies de CRS réunies.

Non seulement les drogues propres ont asséché un marché illicite déjà chancelant, mais l’engouement des jeunes désoeuvrés pour des produits capables d’annihiler purement et simplement le sentiment de lassitude ou de révolte, a permis de pacifier les barres HLM.

 Audrey Cerdan

Idem pour le Viagra, « le » blockbuster historique des « clean drugs ». A New York, évoquer la perspective de rapports sexuels sans Erosa -la nouvelle formule du Viagra qui stimule non seulement l’érection chez l’homme mais également la libido chez la femme- soulève autant d’enthousiasme qu’une salade rutabagas-topinambours. C’est bio. Mais c’est pas bon.

Selon le magazine J’assume mes plaisirs, les Français auraient en moyenne des rapports sexuels deux fois plus fréquents depuis que l’Erosa est remboursé par la Sécurité sociale sans ordonnance (résultat d’un hallucinant « cadeau » du ministre de la Santé sortant à l’industrie pharmaceutique). Et le marché n’est pas prêt de se tarir: l’âge moyen de la première prise est tombé à 13 ans.

Jusqu’à 20% de productivité en plus

Au bureau, la pression sociale s’est également faite de plus en plus forte. Selon les résultats de plusieurs audits concordants, un salarié a une productivité accrue de 20% dans les six heures qui suivent une prise de Workfast, un dérivé d’amphétamine et de betterave synthétique, dernière née des drogues propres.

Avec deux prises par jour, un salarié peut donc assurer une journée moyenne (11,45 heures en 2017 en France) de production par semaine. Et pas besoin de perdre du temps à courir les pharmacies pour vous en procurer, depuis deux ans, certains médecins d’entreprise sont autorisés à les délivrer sur le lieu de travail.

Difficile, dans ce contexte, d’expliquer à votre patron que votre religion ou votre maman vous l’interdisent. Les syndicats s’en émeuvent. « Depuis la distribution de Workfast en entreprises, les heures supplémentaires ont triplé et les patrons n’ont plus besoin d’embaucher pour les surcroîts de travail », s’inquiète le leader de la Confédération du bonheur au travail (CBT).

La semaine dernière, un patron a obtenu gain de cause en Justice contre l’un de ses salariés qui refusait de monter sur un échafaudage après avoir pris du Workfast, prétextant que cela altérait son sens de l’équilibre. « A en croire la notice, rien ne laisse à penser que le Worfast altère un quelconque sens », a tranché la cour qui a condamné l’ouvrier à être déchu de ses droits au chômage et à la Sécu.

Pendant ce temps, à Palavas-les-Flots, un croupier de casino a tenu une table 72 heures d’affilée sans que quiconque ne s’en émeuve. Arrivé à l’hôpital, il a admis avoir ingéré trois tablettes de Workfast. Près de dix fois la dose prescrite!

Mais ces problèmes restent l’exception d’après des autorités sanitaires pas très soucieuses d’en savoir plus. Il faut dire qu’économiquement, c’est « la » poule aux oeufs d’or. Comme si toute l’économie des drogues avait, d’un coup de baguette magique, été réintégrée dans l’économie légale. Emplois et impôts à la clé.

Un cas unique de délocalisation, du Sud vers le Nord

Depuis le début du XXIe siècle, le renforcement progressif des frontières liés à la lutte contre l’immigration clandestine et le terrorisme a obligé les trafiquants internationaux à développer des trésors d’imagination pour atteindre les consommateurs du Nord. Et à dépenser de plus en plus pour s’assurer que les différentes forces de sécurité détournent le regard. Résultat de cette inflation sécuritaire: les prix dans la rue ont explosé.

Rapidement, les consommateurs se sont tournés vers des produits synthétiques dont le rapport coût/efficacité était devenu bien supérieur. Autre atout: l’ensemble de la production peut se faire au plus près des principales places de consommation, dans les grandes capitales du Nord.

Un plus depuis la hausse vertigineuse des prix du carburant. Peut-être les historiens de l’économie analyseront-ils un jour ce premier cas de délocalisation industrielle du Sud vers le Nord.

En moins d’une décennie, les cartels pharmaceutiques ont fait main basse sur le trésor des cartels de la drogue. Seules armes: le marketing, la recherche et développement. Et le droit, car l’interdiction de consommation de drogues issues des PTVD (les Pays toujours en voie de développement) n’est pas pour rien dans ce retournement du marché. Le jeu en valait la chandelle: le marché global était estimé par l’OCDE à 2000 milliards d’euros en 2017.

Dans ce paysage florissant, la France n’est pas en reste, grâce à la longue tradition de surconsommation d’anxiolytique et autres somnifères de nos concitoyens. Grâce aussi à une pyramide des âges qui surreprésente des sexagénaires riches, élevés à l’herbe et à l’ecstasy et qui cherchent aujourd’hui à se droguer « relax », sans speed ni risques, en regardant la télé ou pour maximiser ses performances au Scrabble numérique. Un marché en pleine expansion.

Cerise sur un déjà bien beau gâteau: le marché des substituts et des cures de désintoxication, entièrement contrôlés par les mêmes labos à destination des individus identifiés comme non-adaptés à la prise de drogues propres. Une cerise de 300 milliards au bas mot. Dont l’ampleur dépend quasi uniquement de l’ardeur répressive du gouvernement, premier prescripteur de cures obligatoires.

Toujours prêtes à s’adapter à des marchés par nature changeants, les mafias internationales, elles, se sont redéployées sur le trafic d’énergie, qui rapporte aujourd’hui plus que le sexe et les jeux réunis. Dans l’imaginaire populaire, les trafiquants de pétrole, charbon et autres matériels radioactifs ont désormais pris la place du méchant-que-l’on-aime-haïr jusque-là dévolue aux fils spirituels d’Escobar.

Reste le marché des contrefaçons de clean drugs, qui se sont un temps multipliées dans le Sud-Est asiatique. Mais la guerre des subventions aux exportations pharmaceutiques entre Bruxelles, Washington et Pékin rendent ce créneau beaucoup moins attrayant que par le passé.

Des gouvernements occidentaux euphoriques

Quarante ans après Christiane F. et les overdoses d’héroïne dans les rues, avoir « vaincu la drogue », ça fait chic sur un bilan gouvernemental! Prière donc de ne pas noircir ce charmant tableau en abordant la question des dégâts potentiels de sociétés aujourd’hui totalement sous l’influence de l’industrie pharmaceutique.

Car côté santé, étonnamment, alors que le cannabis a été passé au microscope sous toutes ses coutures pendant plus d’un siècle sans qu’aucun résultat tangiblement alarmant ne soit jamais apporté, les pouvoirs publics ne semblent pas pressés de diligenter des enquêtes sur l’utilisation de clean drugs dont les « effets positifs sur le corps social » sont salués de Johannesbourg à Mumbai en passant par Paris.

Consécration l’année dernière: l’inventeur de la Ritalin s’est vu décerner le Nobel de médecine pour son « apport au traitement chimique des déviances et pathologies sociales ».

Mais si les prisons se vident, les hôtels psychiatriques, eux, se remplissent. Officiellement, personne n’a établi de lien de cause à effet entre l’abus de « clean drugs » et l’augmentation des cas de « burn out » et d’enfermements forcés consécutifs depuis une dizaine d’années. Et le serpent se mord la queue puisque les mêmes sont soignés grâce à d’autres clean drugs, aux effets tout aussi garantis par les fabricants.

En privé, les personnels psys sont formels: une majorité des clients qui leur sont envoyés par les forces de l’ordre moral ont pour point commun d’avoir, à un moment ou à un autre de leur vie, abusé de drogues décidément peut-être pas si propres.

Autre ombre au tableau, aux Etats-Unis, un grand procès pour discrimination doit bientôt opposer le cartel des industries pharmaceutiques à des associations d’aveugles et daltoniens victimes d’accidents liés à la prise de pilules de mauvaise couleur aux effets très différents.

A Kansas City, un avocat aveugle s’est mis à danser au beau milieu d’un procès pour meurtre après avoir confondu des pilules achetées la veille en club et sa dose de Workfast.

Pour étayer leur défense, les industriels travailleraient actuellement à des comprimés identifiables au toucher. Un enjeu de taille pour une industrie qui pourrait avoir du mal à se remettre de se voir condamnée comme un vulgaire dealer par la justice.

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9 janvier 2009 5 09 /01 /janvier /2009 12:42
Lu sur RUE 89

De Gaza au Congo : des poids, une mesure

Si un mort israélien vaut plusieurs morts palestiniens, combien faut-il de cadavres congolais pour un linceul gazaoui?

C’est un bête entrefilet de quelques lignes, une dépêche AFP que personne ne s’est donné la peine de réécrire ou de compléter. Il est là, tout en bas de la page 6 du Monde daté de dimanche, sous un « vrai » papier sur la crise du gaz Russe qui s’annonce.

271 personnes auraient été tuées depuis le 25 décembre en République démocratique du Congo par les hommes de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA en anglais), un groupe venu d’Ouganda et en route pour la République centrafricaine. Mais il s’agit d’estimations basses et les humanitaires de Caritas parlent aussi de 400 morts.

Moi, je suis comme vous. Je ne ne sais pas grand chose du Congo et de cette Armée de résistance du Seigneur. Et pour cause: personne ne m’en parle jamais. Tiens, je fais un tour sur Libe.fr, histoire d’en apprendre davantage sur les horreurs qui se déroulent dans cette ancienne colonie belge d’Afrique de l’Ouest. Mais je tombe mal: la dernière fois que l’on a mentionné le Congo dans Libé, c’était il y a un mois, lorsque le Pape a lancé un appel à la paix dans le monde pour son message de Noël.

Le Monde en ligne, alors? Hum, s’il publie cet entrefilet, c’est sans doute qu’il en avait déjà parlé plus longuement, des morts congolais? Ah, heureusement qu’il est là, mon journal du soir préféré! Dans ses archives, plusieurs articles évoquent en effet la situation de ces derniers jours et déplorent que l’Europe rechigne à envoyer une force d’interposition au Nord-Kivu.

Mais au Figaro, sur Rue89, à l’Huma, silence radio ou presque

Mais tout de même, ça m’intrigue. Comment un conflit qui a déjà fait quatre millions de morts en dix ans, et tue encore plus d’un millier de civils chaque jour du fait du chaos alimentaire et sanitaire qu’il entraîne, peut-il être aussi peu couvert? Comment les 271 victimes de la LRA (hypothèse basse, rappelons-le) de ces dernières semaines ont-elles pu échapper à la vigilance de nos reporters, de nos analystes, voire de nos manifestants?

Pourquoi des événements aussi tragiques —survenant dans un pays francophone et intimement connectés à un autre drame qui ne devrait laisser aucun Français indifférent—, ne valent plus que ce vague entrefilet, là en-dessous d’un « vrai » papier sur la crise du gaz?

Ne tournons pas autour du pot. Si cet entrefilet me frappe, c’est surtout parce qu’il contraste avec la manière dont l’opération israélienne à Gaza est traitée ici; dans nos médias, dans nos rues, sur les blogs… Le monde est une poudrière, il s’y passe tous les jours un tas de choses affreuses et l’on conçoit qu’il serait difficile de s’intéresser à tous ces drames —on a déjà tellement de soucis avec le prix du gaz. Alors les morts du Congo…

Surtout qu’il en y a deux, des Congo! Et puis l’Afrique, c’est extraordinairement compliqué. Entre les catastrophes naturelles, les épidémies, les chefs de guerre en Land Cruiser à tourelle, tout ça… Comment savoir qui sont les méchants et les gentils?

D’autant plus que, pour les super-gentils de chez nous, tout ce qui s’y produit d’horrible est de toute manière de la responsabilité de « nos propres » super-méchants. Alors on laisse filer. On oublie de s’y intéresser de trop près.

Lorsqu’il s’agit d’Israël et des Palestiniens, en revanche, les choses se simplifient un grand coup. Nos super-gentils se reconnaissent immédiatement dans la figure de l’opprimé générique qu’est devenu l’habitant de Gaza ou de Ramallah, et distinguent tout aussi rapidement les traits de nos super-méchants sous ceux des faucons de Tel-Aviv.

Et que l’on ne commence pas à pinailler avec ces balivernes géopolitiques faisant intervenir les Egyptiens, les Syriens, les Iraniens, les Saoudiens, l’atomisation parlementaire israélienne, les rivalités Fatah-Hamas, la question libanaise, la question religieuse…

Non. Il y a des méchants, il y a des gentils. Ils ont été identifiés depuis longtemps et tout le monde est d’accord là-dessus. Ça n’est tout de même pas le Congo, merde, où l’on n’y distingue plus un CNDP d’une LRA !

Mais j’insiste. J’aimerais bien comprendre. Moi qui suis pourtant, comme tout le monde, favorable à la création d’un Etat palestinien, sonné par la disproportion de la réponse israélienne aux tirs de roquettes du Hamas, gagné à la cause de civils pris en otage par des enjeux qui les dépassent (habitants de Sderot et d’Ashkelon compris)…

Oui, j’aimerais bien comprendre comment réconcilier tout ça. Comprendre pourquoi l’on s’offusque bruyamment de ce qu’un mort palestinien n’a pas la même valeur qu’un mort israélien tout en ignorant l’absence totale de valeur d’un mort congolais.

Comprendre comment Israël est devenu le méchant idéal; celui que vous adorerez haïr sans retenue puisque sans risque d’être contredit autrement que par un « sioniste »; celui dont vous comparerez systématiquement les crapuleries à celles des nazis; celui qui vous permettra de relativiser la remise d’un prix de l’humour à Robert Faurisson devant 5000 spectateurs hilares dont Jean-Marie Le Pen…

Cette spécificité des réactions à ce qui touche Israël a peut-être des ressorts raisonnables que je suis honnêtement incapable de saisir. Peut-être est-il réellement possible de décréter que le conflit avec les Palestiniens est plus grave, plus intense, plus tragique —bref, plus tout et n’importe quoi que tout et n’importe quoi. Il faudra me le démontrer.

Comme il faudra me démontrer qu’ignorer superbement les morts du Congo (ou du Darfour, ou du Zimbabwe…) pour mieux dénoncer l’opération de Gaza n’est pas la preuve d’indignations étrangement sélectives. Et il ne s’agit pas de questions rhétoriques: on n’en est plus là.

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9 janvier 2009 5 09 /01 /janvier /2009 12:39

Article lu sur RUE89



Sortir du capitalisme pour sauver la planète, c’est dans l’air des deux côtés de l’Atlantique. Mais là où les Américains prennent des précautions de sioux pour ne pas être accusés de communisme, les Français n’ont pas ces pudeurs: ils osent volontiers les mots "utopie", "coopérative" et autres "rapports de classe".

Deux auteurs, l’un français, l’autre états-unien, représentent ce courant qui a pris une ampleur inattendue avec l’emballement de la crise actuelle. Tous deux théorisent les fondations du nouveau monde nécessaire, qui ferait presque totalement table rase de l’actuel. Encore que l’Américain soit un peu moins radical, question de contexte historique sans doute.

Couverture de 'The Bridge at The Edge of the World'James Gustav Speth, doyen à l’université Yale de la School of Forestry and Environmental Studies, a publié en 2008 "The Bridge at The Edge of The World: capitalism, the environment, and crossing from crisis to sustainability". Traduction approximative: "Le Pont du bout du monde: le capitalisme, l’environnement, et le passage de la crise vers la durabilité."

Gus Speth y pose notamment la question suivante:

"Comment expliquer ce paradoxe? La communauté de ceux qui se soucient de l’environnement -à laquelle j’ai appartenu toute ma vie- ne cesse de grandir, de se sophistiquer et d’accroître son influence, elle lève des fonds considérables, et pourtant, les choses vont de pire en pire."

"Pour sauver la planète, il faut sortir du capitalisme"

Hervé Kempf, dont j’ai déjà évoqué l’ouvrage "Comment les riches détruisent la planète" (2007), publie cette semaine une suite à ce premier opus déjà traduit en quatre langues "Pour sauver la planète, sortez du capitalisme".

Kempf y reprend des éléments de sa démonstration initiale, et expose sa méthode, analogue à celle de son confrère américain, mais en tournant moins autour du pot:

"Pour sauver la planète, il faut sortir du capitalisme, en reconstruisant une société où l’économie n’est pas reine mais outil, où la coopération l’emporte sur la compétition, où le bien commun prévaut sur le profit."

Dit comme ça, c’est presque bateau, mais le livre de Kempf, court et facile à lire, est un concentré d’efficacité démonstrative. Il n’assomme pas le lecteur avec le détail de la catastrophe écologique mondiale en cours, celle-ci étant censée lui être déjà plus ou moins connue. Kempf rappelle les origines de la dérive qui nous a entraînés dans ce pétrin:

"Dans 'Comment les riches détruisent la planète', j’ai décrit la crise écologique et montré son articulation avec la situation sociale actuelle, marquée par une extrême inégalité. (…) J’ai résumé l’analyse du grand économiste Thorstein Veblen. Pour celui-ci, l’économie des sociétés humaines est dominée par un ressort, ‘la tendance à rivaliser -à se comparer à autrui pour le rabaisser’.

Le but essentiel de la richesse n’est pas de répondre à un besoin matériel, mais d’assurer une ‘distinction provocante’, autrement dit d’exhiber les signes d’un statut supérieur à celui de ses congénères. (…) Cela nourrit une consommation ostentatoire et un gaspillage généralisé."

A l'origine de la catastrophe écologique, des dérives individualistes

Dans ce nouveau livre, Kempf laisse un peu tomber les super riches -il leur a déjà réglé leur compte- pour nous enfoncer, nous, gens ordinaires souvent plein de bonne volonté, le nez dans notre caca. En gros, au cours de trente dernières années, le capitalisme a exacerbé l’idéologie individualiste au plus haut point, "en valorisant à l’extrême l’enrichissement et la réussite individuelle au détriment du bien commun".

Kempf déniche les dérives individualistes du capitalisme là où on n’aurait pas forcément pensé à les y voir, ni surtout à les lier aux dégâts écologiques: dans le délitement des liens familiaux, la pornographie, le trafic d’êtres humains, le remplacement du politique et de l’action collective par la psychologie à toutes les sauces…

"Car pour la personne à qui l’on répète sans arrêt que sa vie ne dépend que d’elle et que les liens sociaux sont d’importance secondaire, la satisfaction se trouve d’abord dans la satisfaction matérielle: elle est source de plaisir -un plaisir qu’on ne trouve plus dans l’interaction et le partage avec les autres."

Gus Speth est sur la même longueur d’onde qu’Hervé Kempf, mais il le dit à sa manière, politiquement correcte, soucieuse de ne pas froisser la sensibilité des gens qui s’impliquent avec cœur, dans son pays, pour faire évoluer les politiques publiques et leur propre vie.

Gus Speth balaie les conclusions naïves d'Al Gore

Il leur démontre gentiment que la technologie, la science, le progrès technique, dont les Etats-Unis sont si fiers d’être souvent leaders, ne suffiront pas à restaurer l’état de la planète, ni à assurer à l’humanité le train de vie dont les pays riches se prévalent.

En gros, il balaie l’assurance donnée par Al Gore à ses concitoyens dans son film "Une vérité qui dérange". L’ex-vice-président explique, dans qu’avec un peu de bonne volonté individuelle et beaucoup de technologies nouvelles, on peut inverser le cours de choses. Speth estime que cette approche est dépassée:

"La situation requiert des changements plus profonds et plus systémiques que l’approche environnementale en vigueur aujourd’hui. On doit complètement changer le système."

Couverture de 'Pour sauver la planète, sortez du capitalisme'Hervé Kempf ménage encore moins ses lecteurs. Pour lui, les fameuses technologies vertes dont on nous rebat les oreilles, nous promettant grâce à elles le retour de la croissance (verte, la croissance!), sont plus dangereuses qu’utiles à la bonne santé de la planète.

Non pas intrinsèquement (c’est toujours mieux de produire de l’électricité avec du vent qu’avec du charbon), mais parce que pour Areva, Suez, EDF, Endesa, E.ON, Enel, etc., il n’y a aucun changement de modèle énergétique en jeu, seulement une opportunité à saisir dans la compétition en cours entre grands producteurs. Le mot d’ordre reste: produire".

Les conseils écolos se situent toujours du point de vue de l'individu

Kempf massacre la "bien-pensance écologique, nichée dans les détails", qui a contaminé les plus fervents écolos:

"Tous les guides expliquant comment vivre en ‘vert’ se situent du point de vue de l’individu, jamais du collectif. (…) ‘Je me préserve des grosses chaleurs’, ‘je réutilise mes objets’, ‘je refuse les traitements chimiques’, ‘je démarre en douceur’, etc…

Etre consom’acteur, chez Nature et Découvertes, invite à ‘consommer engagé’, puisque ‘consommer = voter’, et range les actions entre ‘ma cuisine’, ‘ma trousse de toilette’, ‘mon garage’, ‘mon atelier’… EDF, dans son guide ‘E = moins de CO2’, range l’univers entre ‘ma planète’ et ‘ma maison’. (…)

Dans le paradis capitaliste, il suffit que nous fassions ‘les bons gestes pour la planète’, et ‘les politiques et les industriels suivront’."

Gloups. A quoi ça sert de faire des efforts si on est tellement ridicule? Kempf et Speth sont en accord sur ce point: seule l’action collective, massive, stratégiquement concertée, a des chances d’inverser la tendance.

"Je ne suis pas en train de vous dire: 'Arrêter de recycler'", écrit Gus Speth, "mais je dis: 'Bâtissez un mouvement collectif', et 'confrontez la consommation avec une nouvelle éthique d’autosuffisance'."

Un mouvement de fond en cours aux Etats-Unis

Kempf est encore plus offensif:

"Chacun, chaque groupe, pourrait dans son coin réaliser son bout d’utopie. Il se ferait sans doute plaisir, mais cela ne changerait pas grand-chose au système, puisque sa force découle du fait que les agents adoptent un comportement individualiste. (…)

L’enjeu n’est pas de lancer des alternatives. Il est de marginaliser le principe de maximisation du profit en plaçant la logique coopérative au cœur du système économique."

J’ai choisi d’insister davantage sur le livre d’Hervé Kempf pour trois raisons: il sort le 8 janvier en librairie; il contient de nombreux exemples français et européens plus parlants pour le lecteur que ceux pris dans le contexte culturel américain; enfin, il aborde de front la question des inégalités sociales, dans un langage plus brusque qui me convient mieux. C’est purement personnel.

En revanche, l’approche de Gus Speth est d’autant plus remarquable qu’elle accompagne un mouvement de fond en cours aux Etats-Unis. Quelque chose qui s’apparente aux expériences alternatives écolos de certaines communautés des années 70, sauf qu’aujourd’hui, leurs acteurs n’ont pas la prétention de vivre en marge du système. Ils vivent dedans, autrement, avec moins, volontairement beaucoup moins.

Je reviendrai bientôt sur ce sujet des "volontaires de la simplicité", qui commence à passionner la presse nationale. En attendant, on peut lire ce reportage paru dans le numéro de janvier de O, le magazine d’Oprah Winfray.

Pour sauver la planète, sortez du capitalisme d'Hervé Kempf - éd. du Seuil - 14€.
The Bridge at The Edge of the World de James Gustave Speth - Yale University Press - 320p., env. 28$.

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9 janvier 2009 5 09 /01 /janvier /2009 12:35
La pierre et la terre, une liaison heureuse
Il a la cinquantaine et un parcours voué à la pierre sèche. Elle va sur ses trente ans et s’affiche comme une « pasionaria » de la terre. Ces deux-là étaient faits pour s’entendre et depuis 2006, ils animent Petra Terra, une Scop d’écoconstruction installée en Haute-Provence. Quand l’énergie d’une convaincue rencontre l’expérience d’un « sage », les clients sensibles aux matériaux sains en profitent !
Lui est plutôt réfléchi, cherche ses mots, c’est un peu le penseur du binôme. Elle est plus pragmatique, va droit au but, sans doute la jeunesse et les racines paysannes. En voilà deux qui se sont trouvés ! Au village comme sur les chantiers, Philippe et Agnès font la paire et ont fusionné compétences et passions militantes pour lancer leur activité. Quand, en dépit du discours ambiant, il faut défricher un marché encore balbutiant, mieux vaut arriver devant le client avec de solides arguments !
Des arguments, ils en ont. À bientôt 56 ans, Philippe a consacré une partie de sa carrière à la maçonnerie en pierre sèche. Rien ne le prédisposait à cela. Fils d’un employé de la Société d’exploitation industrielle des tabacs et des allumettes (Seita), cet Orléanais n’a rencontré cette technique estampillée « Sud de la France » qu’à la faveur d’une installation à Aix-en-Provence, suite à une mutation du père. La « pierre sèche » est une pratique vieille comme le monde. Un mot d’ordre fonde sa philosophie : construire sans l’aide d’aucun mortier. « Presque l’ingéniosité du désespoir », dit joliment Philippe Alexandre, en pensant à tous ces paysans pauvres qui l’ont expérimentée depuis des siècles.

Inventaire des cabanes en pierres sèches

Initié à la maçonnerie par son oncle, puis installé artisan à Saint-Michel-l’Observatoire, Philippe fréquente un réseau associatif investi dans la mise en valeur de bâtiments en pierres sèches. Terrain de chasse : la montagne de Lure, ce massif calcaire cher à Giono égayé de spectaculaires cabanes et bergeries. Philippe les connaît toutes, pour avoir réalisé une sorte d’inventaire local, au bénéfice du ministère de la Culture. « Un éleveur m’a donné les codes d’accès et j’ai compris que c’est là que je voulais me réaliser », livre-t-il. S’ensuivent douze années à œuvrer sur des chantiers, à faire de la formation, à travailler pour des particuliers, aussi. « La pratique de la pierre sèche est très ressourçante, on peut donner du sens. Cela valorise autant le support que la personne qui le fait », médite Philippe.
Malgré un très long bail de dix-sept ans comme gérant d’une librairie musicale (une autre de ses passions) à Bruxelles, il ne coupe jamais les ponts, réalise même de temps à autre des missions d’audit sur des projets de réhabilitation-construction, avant de revenir définitivement en 2005 puis de se réinstaller comme artisan.
Forcément, vu son âge, le parcours d’Agnès est plus léger ! Son amour de la maçonnerie n’est pas moins fort. « Il vient de la ferme où je suis née, construite en pisé. Quand j’en ai pris conscience, ça m’a scotchée », dit cette native des monts du Lyonnais. La terre ne la quittera plus et de formations en chantiers Rhône-Alpins, viendra la rencontre décisive – à tous points de vue ! – avec Philippe.
Expliquer les parcours est utile. Cela permet de comprendre les fondements d’une entreprise. La leur est une Scop, car « nous sommes solidaires et on veut vraiment partager la société, en sortant des rapports de hiérarchie », explique Agnès. Pour l’instant, ils ne sont que deux, mais viendra le temps où, à la faveur d’un chantier, d’une rencontre, une ou plusieurs personnes intégreront Petra Terra, « d’abord comme salariées puis comme associées ».

Construction complète de maisons

Depuis deux ans, ils ont bien travaillé, « surtout en Rhône-Alpes qui est une région très à la pointe en écoconstruction », reconnaît Agnès. Leurs chantiers vont du mur de pierres sèches à la construction complète de maisons à partir de matériaux traditionnels, pierres et terre, bien sûr, mais aussi bois, briques, lauzes…, si possible prélevés sur place ou à proximité. Un de leurs derniers travaux s’est déroulé dans le Lyonnais, où ils ont restauré un mur traditionnel en remplissage terre-paille, dans une ossature bois.
Est-ce facile de faire signer des devis à des clients face à ceux proposés par des prestataires traditionnels ? « En écoconstruction, ce qui est cher, c’est la main-d’œuvre, plus que les matériaux. Ce qui emporte la décision, c’est notre savoir-faire et notre rigueur, ainsi que la sensibilité écologique des gens qui font appel à nous », détaille Philippe. Quitte à payer un peu plus cher et à mettre la main à la patte, pour être en accord avec ses valeurs.




On a aimé
Leur «fusion»
L’association des compétences d’Agnès pour la terre et de celles de Philippe pour la pierre leur donne une légitimité et la possibilité de traiter des chantiers « globaux ».



Contact
Petra Terra
Rue Grande, 04870 Saint-Michel-l’Observatoire
Tél. : 04 92 76 65 23
Courriel : petra-terra@wanadoo.fr
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9 janvier 2009 5 09 /01 /janvier /2009 12:33

Boris Villemus, Etude des murs de soutènement en maçonnerie de pierres sèches, thèse de doctorat en génie civil présentée devant l'Institut national des sciences appliquées de Lyon, 9 mars 2004, 247 p. 


"Pour des considérations pratiques, économiques, culturelles, touristiques ou environnementales, la pierre sèche présente de nombreux avantages, surtout si les pierres sont issues de carrières locales ou trouvées in situ. Il semble donc légitime de réhabiliter cette technique ancestrale, ce qui nécessite aujourd'hui l'établissement d'une connaissance scientifique suffisante, s'appuyant sur les règles de l'art, afin de comprendre le comportement des murs de soutènement en pierres sèches, de justifier les principes constructifs (voire de les améliorer) et de proposer une méthode de dimensionnement" (p. 8) : voilà, résumés en quelques lignes, les buts que s'est fixés l'auteur de la thèse.

En d'autres termes, il s'agit d'instaurer un cadre réglementaire qui briserait les réticences de l'Etat et des collectivités locales à prescrire la restauration des soutènements anciens et la construction d'ouvrages neufs, et par la même occasion d'assurer aux praticiens professionnels de cet art en Provence et en Languedoc des débouchés dans un métier pénalisé économiquement car très exigeant en main-d'œuvre.

Ayant pour ma part œuvré depuis 1971 à la connaissance aussi bien historique que technologique des ouvrages ruraux en pierre sèche (et bien que ces efforts soient mis sous le boisseau dans la thèse de M. Villemus) (1), je ne puis qu'approuver une telle initiative et espérer qu'elle sera suivie d'effets.

DES FORMULATIONS QUI DATENT

Sans vouloir rendre compte dans le détail d'une thèse de très grande qualité et que tout spécialiste se devrait de lire, j'ai relevé un certain nombre de formulations, en particulier dans l'introduction et le 1er chapitre ("Contexte de l'étude des murs de soutènement construits en pierres sèches"), qui appellent un commentaire.

"Cette technique ancestrale"

A plusieurs reprises, la pierre sèche appliquée au soutènement est qualifiée de "technique ancestrale" (p. 8), de "savoir-faire ancestral" (2) : l'auteur veut-il dire par là que cette technique serait redevable à de très lointains et mystérieux ancêtres, perdus dans la nuit des temps ? Pourquoi affubler la pierre sèche d'un qualificatif aussi creux, qu'il ne viendrait pas à l'esprit d'appliquer à d'autres techniques de construction (charpenterie, pisé banché, maçonnerie liée, etc.) ?

Un "bâti qui véhicule des valeurs paysagères et culturelles fortes"

D'où l'auteur a-t-il tiré cette phrase – "le bâti existant véhicule des valeurs paysagères et culturelles fortes" – que n'auraient pas reniée les précieuses ridicules de Molière ? Devra-t-on dire désormais "restaurer un mur à valeur paysagère et culturelle forte" plutôt que "restaurer un mur de soutènement en pierre sèche" ?

"Pierres sèches de taille"

A la page 14, on lit que "les Romains construisaient déjà en pierres sèches, selon la technique de l'appareillage de pierres de taille, montées à sec"; de même, à la fig. I-4, il est question d'un "mur de soutènement routier calcaire en pierres sèches de taille" à Bonnieux (Vaucluse) : il y a là manifestement assimilation abusive de ce qui est à proprement parler la maçonnerie de pierres de taille, à joints vifs, à la maçonnerie à pierres sèches. Dans cette dernière, la taille des pierres est soit inexistante – on parle alors de pierres crues – soit limitée à la face en parement et aux faces en retour. Il est évident que le prix de revient n'est pas le même, non plus que le savoir-faire exigé.

Quid du dérochement ?

Si l'épierrement des champs existants est mentionné à plusieurs reprises comme étant à l'origine du matérau employé par les paysans dans leurs travaux de terrassement, il n'est nulle part question de la source principale qui est le dérochement de pentes lors de la création de parcelles enterrassées. Pourtant, Michel Rouvière, Philippe Blanchemange et d'autres ont mis en évidence ce phénomène, le seul à avoir pu produire les énormes quantités de pierres nécessaires.

LES DEVANCIERS DU 19e SIÈCLE

Ceci dit, un apport intéressant de la thèse de M. Villemus est l'évocation d'auteurs français et anglais du 19e siècle qui ont traité des principes constructifs de la pierre sèche pour le soutènement (ce qui contredit, soit dit en passant, la thèse de la "technique ancestrale") :

- Bélidor B., Les sciences des ingénieurs dans la conduite des travaux de fortification et d'architecture civile, Paris, C. Jombert, 1813; (3)

- Burgoyne J., Revetments or Retaining Walls, dans Corps of Royal Engineering Papers, 1853, vol. 3, pp. 154-159;

- Delaître M., Manuel de l'architecte et de l'ingénieur, Paris, 1825;

- Palonceau M., Note sur les travaux de la vicinalité, dans Annales des chemins vicinaux, 1845;

- Rondelet J., Traité théorique et pratique de l'art de bâtir, Paris, 1802-1807;

- Sganzin J.-M., Programmes ou résumés de leçons de cours de construction, Paris, 1839; (4)

- Vigouroux M., Notice sur les murs de soutènement, dans Annales des chemins vicinaux, 1889-1890, tome 42, pp. 277-288.

Il est difficile d'imaginer que ces divers ouvrages n'aient pas joué un rôle lors de cet âge d'or de la construction routière que fut le 19e siècle (lequel fut aussi le siècle de la construction de champs et de terrasses). Sans doute, en cherchant bien dans la bibliographie des écrits sur l'amélioration de l'architecture rurale au 19e siècle, trouverait-on d'autres auteurs ayant participé à la diffusion des connaissances sur les techniques de la maçonnerie sans mortier, à l'instar de H. Duvinage qui, dans son Manuel des constructions rurales, publié vers 1854, consacre deux pages aux "Murs de terrasse ou de revêtement" (5).

UN RAPPEL DES RÈGLES DE L'ART 

L'auteur a la bonne idée de faire la synthèse des dispositions constructives essentielles mises en lumière par ces devanciers. Citons :

"- Les pierres les plus grosses sont réservées pour la fondation et pour les boutisses (longues pierres disposées transversalement au mur pour le lier dans son épaisseur).

- La fondation doit être particulièrement soignée, et inclinée vers l'intérieur du massif soutenu, de la valeur du fruit du parement visible du mur.

- Les pierres sont disposées transversalement avec la queue (partie la moins large) située vers l'intérieur du massif soutenu, en prenant soin de placer régulièrement les boutisses.

- D'une couche à  l'autre, les pierres sont décalées de façon à être en contact direct entre elles. les pierres sont ensuite calées parfaitement par des coins de pierre, en sous-face et latéralement afin d'empêcher tout mouvement.

- Pour augmenter le poids volumique de la maçonnerie, il est recommandé de répandre les débris de pierres à chaque couche de pierre afin de combler une partie des vides. On peut ainsi gagner 5 à 20% sur le poids volumique du mur mais cela réduit la capacité drainante du mur.

- Le parement interne est réalisé de manière à assurer le meilleur frottement d'interface entre le mur et le remblai : ceci peut être fait en "épinglant" le remblai par des pierres du parement interne."

Certes, on ne rappellera jamais assez ces dispositions. Cependant, les spécialistes qui ne sont pas dans la mouvance du "pôle européen de la pierre sèche" du Beaucet les connaissent bien, qui les ont apprises soit par la lecture des ouvrages anglais et américains des années 1970 (Alan Brooks, F. Rainsford-Hannay, Curtis P. Fields, etc.), soit sur le terrain par l'observation des murs eux-mêmes et de leurs brèches ou par la pratique de la restauration ou de la construction. Rien de nouveau donc sous le soutènement.

C'est sur ce rappel des règles de l'art que je concluerai mon compte rendu. Si l'on fait abstraction des affirmations criticables provenant d'une non fréquentation de la bibliographie sur les constructions en pierre sèche autres que les murs de soutènement, la thèse de M. Boris Villemus est, dans son étude des contraintes auxquelles sont soumis les murs de soutènement, aussi importante que le furent en leur temps (1834) les expériences de l'Anglais Burgoyne.

(1) Sans parler du passage sous silence, dans la bibliographie (p. 201), du nom de Michel Rouvière à propos de l'ouvrage "La restauration des murs de soutènement de terrasses" commandité par le Parc National des Cévennes.

(2) Ou encore de "séculaire", ce qui revient au même.

(3) La date de 1813 est erronée, l'ouvrage étant paru en 1739.

(4) Il s'agit du cours de construction de l'Ecole polytechnique; la date de la 1re édition est 1809.

(5) Cf. dans http://www.pierreseche.com ou http://pierreseche.chez-alice.fr la page extrait_duvinage.

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9 janvier 2009 5 09 /01 /janvier /2009 12:31

Recherche et développement

Nombreuses initiatives concernant la pierre sèche sont en cours dans le bassin méditerranéen en France et dans les pays voisins, aussi bien en Angleterre que dans le nord de l’Europe. La spécificité de la pierre sèche dans les régions sud, telles que les Cévennes, est bien sûr dans l’aménagement pharaonique du terrain en pente par le biais de terrasses, et les systèmes hydrauliques associés à ces aménagements.

 


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Les informations suivantes viennent d’un document « La filière pierre sèche : Mission et méthodologie développée par la Chambre de Métiers de Vaucluse depuis 1999 ». Très complet, ce document écrit par Claire Cornu de la Chambre de Métiers illustre les dynamiques pour le développement de cette filière qui sont mises en place en France et le pourtour méditerranéen. Il présente une multiplicité d’actions, de partenariat et les dispositifs de financement mobilisés pour ces actions. Pour plus d'information: voir le siteweb de la CMA 84:

 
Mission de préfiguration d’un pôle pierre sèche :
La Chambre de Métiers de Vaucluse a été chargé de la mission de préfiguration d’un pôle pierre sèche au Beaucet, en partenariat avec l’APARE (association pour la participation et l’action régionale) financée par le FNADT[1], le Conseil Régional PACA et la commune du Beaucet. Cette mission s’est opérée selon trois axes de concertation :
-          Un Comité de pilotage s’est réuni en févier 2001, en mars 2002 puis en avril 2003 au Beaucet.
-          Une rencontre des muraillers (= artisan de l’art de bâtir la pierre à sec, c’est à dire sans mortier, sans liant) s’est déroulée en juin 2001 puis en juin 2002 à la Chambre de Métiers de Vaucluse, cette dernière réunissant des muraillers du Vaucluse, des Alpes de Haute Provence, des Cévennes, de Corse, d’Ardèche, du Gard, de Haute-Loire. La CAPEB[2] nationale était représentée : les métiers de la pierre et ceux de la maçonnerie.
-          Le bulletin d’information « reppis.net » : mai 2001, février 2002, septembre 2002, avril 2003 et décembre 2003. Il est diffusé, au niveau national, dans le réseau des Chambres de métiers, des syndicats du bâtiment, des médias spécialisées, des centres de formation initiale du bâtiment, mais aussi dans le secteur agricole, de la culture, du tourisme et de l’environnement, et de la formation professionnelle du bâtiment, plus des écoles d’ingénieurs, d’architectes et d’architectes paysagistes, ainsi que le monde associatifs et le réseau européen et international rencontré.
 
Echanges et contacts avec d’autres réseaux :
-          La Chambre de Métiers de Vaucluse a participé à un séminaire à Majorque , en octobre 2000, organisé par le Parc national des Cévennes, entre artisans cévenols et artisans mallorcains: débats sur le marché et sur la formation professionnelle, visites de chantiers écoles (public de jeunes en insertion) et de sites réhabilités pour un produit touristique ciblant la petite randonnée culturelle.
-          En octobre 2001, l’Office de l’environnement pour la Corse a invité La chambre de Métiers au séminaire final dePROTERRA en Balagne (Corse), programme européen sur un nouvel usage des terrasses de culture en pierre sèche : 12 sites de terrasses, 3 en Espagne, 1 en Italie, 2 en Grèce, 6 en France : Baronnies, Cévennes, Aubagne, Puget-Rostang, (06), Belgodère (20), Retournac (43).
-          A leur demande, en octobre 2001, La Chambre de Métiers a rencontré le Parc naturel régional des Monts d’Ardèche. Ils terminait alors un programme européen sur « les paysages de terrasses : des millénaires d’innovation » (Grèce, Italie, Espagne, France) et sont très attentifs à nos travaux et surtout à notre volonté d’animation de réseau.
-          En mars 2002, l’Agence Paysages et le District d’aménagement du Val de Drôme ont convié La Chambre à l’inauguration de la reconquête du site de terrasses du vignoble de Brézème à Livron (26).
-          En janvier 2003, l’association Initiatives et Développement en Méditerrannée a associé La Chambre de Métiers à son programme du pourtour méditerranéen sur les filières innovantes et savoir-faire locaux : « Savoirs »  sur Euromed Héritage.
-          En mai 2003, La Chambre de Métiers est invité au Forum sur la pierre sèche au Printemps des artisans de Saint Quentin la poterie (30) organisé par la FFB du Gard (fédération française du bâtiment).
-          Depuis janvier 2004, un contact s’est établi avec l’ENITA (école nationale d’ingénieurs des travaux agricoles (63): section aménagement et développement rural.
-          En avril 2004, rapprochement avec le Groupe pierre du Pôle construction soutenu par la Région Languedoc-Roussillon et animé par le CPPM (centre de promotion de la pierre & de ses métiers).
 
Actions enclenchées sur l’enjeu économique professionnel:
Valoriser un savoir-faire impose de développer le marché, et pour ce faire, il faut démontrer que la technique est fiable et optimiser le dimensionnement des murs pour en réduire les coûts du à l’application du principe de précaution. C’est pourquoi, La Chambre de Métiers du Vaucluse s’est rapproché du Laboratoire LGM-DGCB de l’Ecole Nationale des Travaux Publics de l’Etat (ENTPE) de Lyon et du SETRA (service d’études techniques des routes et autoroutes du Ministère de l’Equipement), délégué par l’AFNOR (Agence française de normalisation). Les ingénieurs collaborent avec les artisans et de cette collaboration est née le dialogue et l’échange qui les a conduit à bâtir des murs tests en calcaire au Beaucet (84) en 2001, en schiste à Saint Germain de Calberte (48) en 2003 et en granite, schiste et calcaire au Pont de Montvert en octobre 2007 et avril 2008, destinés à être écroulés pour valider des calculs préalablement établis en laboratoire.
 
Le succès de la thèse de doctorat « étude des murs de soutènement en maçonnerie de pierre sèche » soutenue par Boris VILLEMUS le 9 mars 2004 représente la porte d’entrée dans le monde des ingénieurs. La Chambre de Métiers de Vaucluse va maintenant vulgariser cette thèse en guide technique de recommandations. Ce travail est indispensable pour, non seulement crédibiliser la technique, mais pour qu’enfin elle fasse l’objet de commande publique et ainsi permettre à ce patrimoine d’être entretenu, restauré, valorisé. Et ainsi, les muraillers obtiendront la garantie auprès de leur assureur, indispensable pour l’accès à ces nouveaux marchés publics.
Anne-Sophie Colas, doctorant à l'ENTPE sous l'égide de Jean-Claude Morel, continue acuellement les recherches sur la pierre sèche en 2006, 2007 et 2008.
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9 janvier 2009 5 09 /01 /janvier /2009 12:27
Bories, cabanons, cadoles, cabornes, capitelles, chibottes, caselles, orris, gariottes, tonnes, loges, les appellations ne manquent pas pour désigner ces éléments du petit patrimoine rural que sont les cabanes en pierre sèche.

Ces édifices rudimentaires, circulaires, parfois longitudinaux ou carrés, sont construits uniquement avec des pierres sèches trouvées sur place, sans charpente ni mortier de liaison, y compris pour leur voûte à encorbellement ou à claveaux... Ce qui suppose une excellente connaissance du terrain et des propriétés des matériaux locaux, mais aussi beaucoup d’habileté et d’expérience pour assembler les pierres.

Ces édifices étaient utilisés comme un abri occasionnel pour les hommes (cultivateur, vigneron, bûcheron, berger, chasseur...), parfois les petits animaux, ou pour stocker les récoltes ou le petit matériel agricole. Selon André Châtelain, « les cabanes de pierres sèches encore debout sont, dans l’ensemble, attribuées par des méthodes fiables, à la période XVII°-XIX° siècle, où la croissance démographique des campagnes entraîna une recrudescence des défrichements ».

Aujourd’hui, les cabanes en pierres sèches sont le plus souvent abandonnées, parfois en ruine, envahies par les ronces et dissimulées sous un manteau de feuillus...


A noter : Christian Lassure et Dominique Repérant précisent dans leur superbe ouvrage que ces cabanes apparaissent parfois sur les compoix ou les plans cadastraux, ce qui permet de les dater. Enfin, ils soulignent que ces édifices ont parfois servi d’abri aux religionnaires protestants lors des assemblées du Désert, ainsi que l’attestent les rapports et jugements des XVIIe et XVIIIe siècles.
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9 janvier 2009 5 09 /01 /janvier /2009 12:21
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9 janvier 2009 5 09 /01 /janvier /2009 12:09





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